Les geishas sont des prostituées ! Ou pas.

A l’occasion de la présentation de son reportage « A Tale of Love and Honor – Life in Gion« , nous avons bu un thé avec sa réalisatrice, Maki Kubochi. Le sujet du documentaire nous permet de nous pencher sur le mythe des geishas…

kimono geishas
La réalisatrice Maki Kubochi, vêtue de son kimono

La journaliste a pu s’introduire dans le monde secret des Geishas, ou « Geiko », comme on dit à Kyoto. Elle réalise à cette occasion un documentaire inédit « A Tale of Love and Honor – Life in Gion » qui revient sur la vie que mène ces femmes. Accueillie dans la vénérable maison de thé Tomiyo, vieille de 200 ans et située dans le district de Gion à Kyoto, on rencontre deux générations de Okami-san – mères de ces maisons. Entre réalité et fantasme, qu’est-ce qu’une geisha ? Entretien.

 

OU PAS : Comment avez-vous pu tourner dans un lieu aussi secret et tabou que celui des geishas ?

Maki Kubochi : – J’ai toujours aimé les arts japonais et occidentaux, mais je suis surtout attiré par la danse dans ce milieu. J’étais au près de ces filles, qui apprenaient le théâtre nô et qui avaient aussi un professeur de danse japonaise, que je connaissais, ce fut l’occasion pour moi de tourner d’abord sur la danse traditionnelle qu’elles apprennent. J’ai commencé par me rendre à leur répétition et j’y suis resté, c’est ce qui m’a permis de rencontrer des gens. Ces filles qui dansent, appartenaient à un syndicat des Geiko, et donc j’ai pu les rencontrer, les approcher plus facilement par la suite. Mais, pour faire ce documentaire, il m’a quand même fallu 6 ans au total. »

Pourquoi portez-vous un kimono pour cet interview ?

Maki Kubochi : – C’est quelque chose qui fait partie du monde des Geiko, et à titre personnel, je m’y intéressais déjà également puisque ça fait partie de l’art traditionnel japonais. Porter ce kimono me permet donc de faire le lien entre elles et moi. En tant que réalisatrice du film, j’ai voulu leur rendre hommage. Je m’intéresse également à tout ce qu’il y a autour de la cérémonie du thé, j’ai fait des documentaires là-dessus, et c’est des milieux où porter le kimono est la norme. »

C’était aussi votre camouflage pour être accepté dans ce milieu?

M. K. : – Quand j’étais au près d’elles, dans le quartier de Gion, je n’ai jamais porté le kimono une seule fois car les Geiko sont des professionnelles, alors que je suis une amatrice (rires). Mais lorsque je touche à des formes d’art japonais, j’aime le faire en kimono. Après, seulement à titre personnel, pas lorsque je suis entouré de femmes professionnelles du milieu. »

Que vient faire un homme dans une maison de geishas ?

M. K. : – Qu’est-ce-que vous pensez qu’il vient chercher ? (sourire) »

Je pensais que c’était quelque chose de très sophistiqué, avec un côte artistique, mais qu’il y avait aussi ce côté maison close du siècle dernier en France…

M. K. : – L’un des principaux objectifs des hommes qui viennent dans les maisons de geishas (ou geiko), est de parler affaires, enfin, plus exactement, de créer un lien d’affaire avec d’autres clients de la maison. C’est le cas le plus fréquent. Les gens qui ont été invités dans cet endroit sont ravis car cela montre qu’ils sont importants. Et lorsque l’on se met d’accord pour un contrat, même de cent millions de yen (un peu moins de 800,000€), il est extrêmement rare qu’il soit refusé après coup. C’est un endroit tellement important, qu’il a une influence primordiale sur la suite des affaires.

Donc ça, c’est la majeure partie… Mais on ne peut pas nier non plus que certains recherchent ici un contact avec des femmes. Cependant, ce n’est pas du tout le genre d’endroit où on va un soir pour y créer un lien. Ça met beaucoup de temps. C’est un lieu qui donne du rêve aux hommes qui y vont.

La première étape se caractérise pas la création d’une atmosphère chaleureuse, romantique, autour des hommes. Ça permet de les revigorer, de leur faire passer une bonne soirée, sans pour autant y impliquer des relations sexuelles. On peut dire que cela s’adresse à des gens qui ont une vie quotidienne « assez speed » avec leur travail, les affaires, les responsabilités… Fréquenter les maisons, leur permet de souffler un peu,  en étant bien accueillis et traiter leurs affaires. Il peuvent aussi tomber amoureux.

Ce n’est pas dit qu’un lien se développe sincèrement et débouche sur quelque chose. Et ce n’est pas le meilleur endroit pour les gens en quête de sexe. Cela tient aussi dû au fait que peu de gens peuvent y entrer. Il y a des conditions très exigeantes sur le plan financier ou le statut social. Donc on en trouvera peut-être certains parmi eux qui veulent ce genre de relations, mais c’est une infime minorité.

« Il y a une diminution du nombre de geishas »

Peut-on comparer leur accès à des clubs anglais – avec parrainages et droits d’entrée énormes ?

M. K. : – Ce n’est pas vraiment un club. Il n’y a pas de carte de membre. Le plus important, c’est de connaitre et d’être présenté par une personne de confiance à la patronne de la maison. Ce n’est pas qu’une question d’argent. Il faut aussi tenir compte de la personnalité. On aura beau avoir une position sociale très élevée, si la patronne ne vous apprécie pas, il est impossible d’y accéder.

Le reportage a été tournée à Gion, est-ce un endroit réputé pour cette activité à Kyoto ?

Maki Kubochi : – Dans la ville de Kyoto, il y a cinq quartiers de « plaisir » tel que Gion. Ce dernier est celui qui accueille le plus de geiko. A Tokyo, on trouve aussi deux quartiers de ce type, mais incomparables à ici. Ils sont minuscules puisqu’il y a à peine une dizaine de geiko qui y travaillent. En province, on en trouve aussi quelques uns également, mais Gion reste le leader incontesté dans ce milieu.

Le fil conducteur de votre film repose sur le suivi d’une geiko qui souhaite sortir de cette vie ?

M. K. : – Le personnage principal, est une « okami-san ». C’est-à-dire, une femme assez âgée, qui s’occupe des maisons et y joue un rôle de mère avec les geishas. Les « okami-san » réunissent les filles sous leur aile. Ici, on suit Kimi, 77 ans. C’est grâce à elle qu’on a pu rencontrer de nombreuses de ces filles.

Comment sont sélectionnés ces jeunes filles ? Est-ce un métier accepté par la société, est-ce légal ?

M. K. : – Le documentaire ne traite pas de cette question. Mais je vais répondre avec plaisir (sourire). Il y a plusieurs endroits appelés « Okiya », qui sont des maisons qui forment les jeunes filles. Pour y rentrer, il faut plaire à la directrice de l’établissement. Il n’y a pas de critères spécifiques. Cela diffère selon la maison, bien qu’il nécessite absolument du caractère. On ne peut devenir une Geisha, si on se laisse marcher sur les pieds. Il n’y a donc pas vraiment de discrimination aujourd’hui. Ce sont toutes des filles très belles qui deviennent égéries publicitaire, ou qui vont dans des émissions goûter des produits etc. Elles peuvent obtenir un statut de star. Après, il est possible que les parents mettent leur veto. Le père qui aurait peur que sa fille se prostitue, ça existe encore…

Geisha, un métier d’avenir ?

Maki Kubochi : Pas forcément… Il y a une diminution du nombre de geishas, pour plusieurs raisons.

Geishas en kimono
Représentation sur tableau de Geishas

D’abord, la liberté de la femme a évolué. Avant, lorsque les filles rentraient dans ce milieu, elles le faisaient ce métier toute leur vie. Maintenant, il n’est pas rare que certaines d’entre-elles commencent sur cette voie, mais à la vingtaine arrêtent tout pour se marier.
Ensuite, c’est un travail difficile,  Les conditions n’ont rien à voir avec des entreprises ou autres. Il n’y a pas d’horaires, c’est tout le temps, car ce n’est pas que le soir où les filles s’occupent des clients pour leur servir de l’alcool. Les filles, la journée, doivent travailler leur coté artistique en permanence, car le niveau d’exigence est élevé, ce qui limite les prétendantes…  »

Pour résumer ce film en quelques mots, vous diriez…

M. K. : – Ce documentaire tourne autour d’une question principale : Est-ce que Naomi, la jeune geisha va reprendre le flambeau de sa mère Kimi ? On observe donc ce passage de relais, les difficultés que cela implique, et cela permet de découvrir le monde des geishas comme rarement.

Le film a été acheté par la chaîne japonaise NHK World, sera t-il visible en France ?

M. K. : – Oui, il est d’abord passé sur la chaîne nationale NKH au Japon, au mois de juin. Il y a été rediffusé le mois dernier (en septembre ndlr). Pour le reste du monde, il sera diffusé une nouvelle fois en janvier sur NHK World. On pourra donc le voir ici, en France, mais uniquement avec les sous-titres en anglais…

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